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Le dilemme de la solidarité et de l’exil

Le projet Regards sur les exils scientifiques contraints d’hier et d’aujourd’hui a germé lorsque j’arpentais, en compagnie de Nicolas Offenstadt, un Urbex près de la frontière polonaise. Il traquait les traces mémorielles d’un pays disparu accompagné par le photographe Pierre-Jérôme Adjedj. PAUSE venait tout juste d’être lancé en ce glacial mois de janvier.

Dix-huit mois auparavant, Thierry Mandon, nommé Secrétaire d’État à l’enseignement supérieur et à la recherche, m’avait convaincue de rejoindre son équipe. Dès mon installation en août 2015, l’archéologue Alain Schnapp m’avait alertée sur l’urgence d’aider les archéologues de la zone irako-syrienne. L’État islamique venait d’exécuter à Palmyre le chef du département des Antiquités, Khaled al-Assad. Nos collègues trouvaient plus facilement asile en Allemagne grâce au système réactif des fondations, tandis que les institutions françaises peinaient à les intégrer quand bien même ils y avaient été formés.

L’exil en transparence du présent

Dès lors a commencé une quête inlassable à plusieurs voix pour répondre à cette urgence et à bien d’autres. C’est ce pan de relations humaines qui constitue l’horizon de mon portrait où j’ai choisi de faire figurer le jeu de Memory que mes collègues ont créé avec leurs photos et qu’ils m’ont offert lorsque j’ai quitté mes fonctions à Berlin en 2010. Pour reprendre une figure du sociologue Howard Becker, PAUSE peut être compris comme un réseau de coopération d’individus et d’organisations qui font monde du fait même de leurs activités. Puisqu’il manquera des noms dans un tel portrait de groupe, citons les par fonction : le ministre rencontrant les jeunes étudiants migrants. ; une incroyable directrice de cabinet transformant nos essais en exécution budgétaire et en “bleu” ; des secrétaires préparant des dossiers inhabituels ; des stagiaires débordant d’enthousiasme ; des mécènes, etc. Mais nous étions aussi une trentaine à nous réunir chaque semaine sur le sujet “étudiants et universitaires réfugiés” dans les locaux de la Montagne Sainte Geneviève : des représentants des institutions partenaires (CNRS, ANR, CROUS, ENIC NARIC, CPU, …), des administrations centrales, mais aussi d’associations (Resome) ; rejoints par des collègues déjà engagés au sein de leurs établissements : Liora Israël (EHESS), qui a de surcroît accepté une mission pour cadrer la conception, Sophie Wauquier (Paris 8), Mathieu Schneider (Strasbourg), etc.

Il fallait aussi le courage d’Alain Prochiantz et d’Edith Heard pour ouvrir les portes du Collège de France quand tant d’autres fermaient les leurs. Enfin, toute machinerie réformatrice suppose des rêveurs acharnés, mais leurs idées resteraient vaines sans l’efficacité et le brio des metteuses en œuvre comme Laura Lohéac, sa directrice exécutive. Des jeunes pousses l’ont rejointe depuis, comme Amaryllis Quezada, fille de réfugié chilien.

Les chercheurs exilés, tant d’histoires

Pendant la période de la création du PAUSE, j’ai été surprise de constater combien l’histoire de l’accueil de nos collègues en danger était peu connue au-delà du modèle archétypique des migrants européens partis aux États-Unis lors de la Seconde Guerre mondiale. Je suis moi-même imprégnée de ce mythe fondateur —ma formation de philosophie à la Sorbonne m’a lancée sur les traces des exilés du Cercle de Vienne. Mais doctorante à Sciences Po, je travaillais alors sur d’autres exils, d’hommes et de femmes dont les biographies forment le socle de la culture allemande et de son théâtre, ma passion. J’avais le privilège d’être encadrée par le professeur Pierre Hassner, juif roumain réfugié en France et vivant à Berlin, j’étais témoin d’une Europe marquée par les dissidences. Plus tard à Montevideo j’ai rencontré des prisonniers de la dictature, réfugiés en France, comme Ricardo Ehrlich, biochimiste, maire de Montevideo, puis ministre. Toutes les histoires d’exil ne sont pas glorieuses. Une de mes étudiantes, devenue à son tour professeure, Nachine Machikou, me chuchote bien des récits de rêves africains échoués au-delà de la Méditerranée.

Légitimation de la solidarité

La destruction du patrimoine mondial mobilise plus facilement l’actualité que la situation des collègues en danger dans ces zones. Aujourd’hui sait-on comment les archéologues syriens continuent à produire du savoir loin de leurs objets et terrains ? Ils étaient si invisibles, qu’il fallut, en 2015 et 2016, produire des rapports pour les recenser en vue d’un éventuel accueil. Participer à la création d’un programme suppose de convaincre sur sa légitimité : y avait-il vraiment des chercheurs en danger souhaitant venir en France ? L’accueil de 220 personnes en trois ans nous en a donné la preuve.

Notre série de portraits contribue à rendre visibles nos collègues dans un monde dont ils s’effacent à bas bruit. Ils sont victimes d’une double injustice. Ils n’ont plus de poste, plus de passeport ; ils ont perdu des proches, leur maison ou tous leurs biens. La solidarité est nécessaire pour leur permettre d’échapper aux dangers et garantir leur liberté académique, ou réclamer leur libération lorsqu’ils sont prisonniers. Ce faisant ils deviennent pour nous des exilés alors même qu’ils ne cherchent qu’à rester nos égaux. Ils demandent à travailler et non à être assistés. Comment se penser “accueillante” alors qu’ils sont nos semblables, mais survivant au gré d’emplois précaires ici et là ? Ils ne sont pas des parias, ils sont des ”nouveaux arrivants” (Arendt). La limite de notre solidarité nous est imposée par la tension de nos marchés de l’emploi académique. C’est une mise en garde que Asli Vatansever ne manque jamais, avec justesse, de me rappeler. Elle a été la première à être photographiée à Berlin.

De l’autre côté du miroir de l’exil

Le dispositif photographique repose sur une co-création puisque chaque sujet apporte des éléments de sa vie scientifique. Passé et présent se mêlent alors indistinctement dans l’image. La prise de vue au travers d’un miroir furtif devant ce dispositif reflète une situation momentanée et non figée. Des portraits d’accueillants ont été réalisés pour sortir du regard exotique. Mais la symétrie reste virtuelle. Ces images montrent des blessures, que nous, accueillants, n’avons jamais éprouvées — comme le révèlent ce portrait d’une jeune syrienne devant sa maison détruite à Alep ou celui de ce collègue venu de la Turquie à la nage avec un sac plastique. Or tous les deux sourient et nous donnent une leçon de courage et d’espoir. Partis, revenus, parias, ils nous apprennent que nous sommes tous des acteurs de cette liberté de penser, d’agir et d’exercer son métier : « Nos défaites d’aujourd’hui ne prouvent rien, si ce n’est que nous sommes trop peu dans la lutte contre l’infamie, et de ceux qui nous regardent en spectateurs, nous attendons au moins qu’ils aient honte » (Bertolt Brecht).