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Mettre l’exil en image

L’acte de portrait n’est jamais anodin : les photographes le savent, les portraiturés également. Donner un reflet de soi en quelques fractions de secondes est un exercice qui, si on s’y soumet de manière sincère, n’est pas chose aisée. Ce qu’un photographe espère saisir, en faisant oublier l’objectif de la production de l’image, c’est une capture instantanée, un instant T représentatif du sujet. Quand l’intention est de dire l’exil, la personne qui se trouve devant l’objectif amène avec elle plus qu’un visage : un corps, un parcours, une traversée.

Les fractions de secondes d’un portrait classique ne suffisent alors plus, et le cadre de la photo devient tout à coup trop étroit. Parce que montrer l’exil, c’est le contraire de l’instant T : c’est un temps long, et un espace immense. L’instant T serait une trahison, parce qu’il réduirait l’identité de la personne photographiée à la contrainte qu’elle subit. C’est pourquoi toute la réflexion sur le dispositif a été menée avec l’obsession de montrer plus que le présent, en restituant et en faisant place aux couches de l’histoire individuelle de chacun des photographiés. Et surtout pas d’ombre… reconnaissable ou pas, le visage devait rester en pleine lumière.

Allonger le temps, c’est un moyen de faire entrer plus d’éléments dans une seule image. Mais c’est aussi donner sa chance au mouvement, à la respiration, à l’inattendu. Ces photos de plusieurs secondes sont autant de traversées à deux, un parcours dans les différentes dimensions de l’histoire personnelle du sujet; un moment d’intimité partagée. Le portrait se charge alors de bien autre chose que le visage. Ou plutôt, le visage devient le point focal d’une image mentale aux ramifications multiples, quand le corps devient le réceptacle de l’histoire qui se raconte. Ce moment de partage se construit hors-champ, en amont de l’appui sur le déclencheur. La composition du portrait devient, contrairement au portrait classique, un exercice très réfléchi, une installation minutieuse, une construction, dont l’assemblage se fera entièrement au moment de la prise de vue, sans possibilité de modification ou de photomontage ultérieurs.

Durant le moment où nous accrochons ensemble les photos que la personne à photographier m’a confiées et que j’ai agrandies, puis celui où nous agençons les objets qu’elle a amenés, la parole surgit. Tantôt immédiatement, tantôt de façon plus pondérée, voire timide. La manière dont le contact se noue, la densité de l’échange verbal et la participation plus ou moins engagée dans l’installation des éléments de la photo installent une atmosphère fidèle à la façon qu’a le sujet photographié d’être au monde. Cette impression se retrouve en général par la suite, dans l’allure de la personne, dans sa façon d’habiter le cadre de la photo et de s’approprier l’espace “habitable” défini par l’agencement préalable des images et des objets. Dans cet espace recréé, ce monde en soi, le sujet doit (re)trouver sa place.

L’exil en transparence du présent

La première photo, qui est très rarement celle qui sera choisie, est importante, parce que c’est le moment où la personne voit le résultat concret de ce que produit le dispositif, et où elle réalise que nous sommes tous deux à la fois spectateurs devant le hasard des transparences qui sont produites, et acteurs du résultat obtenu. Si mon rôle est celui de gérer le timing qui produit la transparence, le sujet influe de façon essentielle sur le résultat : par le mouvement ou l’immobilité, l’expression du visage, mais aussi la couleur de peau ou les tons des photos qu’ils ont choisies.

Le hasard est un pinceau permettant de dessiner d’autres perspectives. Recouvrir en partie la maison détruite avec l’université d’accueil, par exemple, n’est ni une minoration ni un effacement, mais bien une mise en dialogue de différentes temporalités dont le lien se cristallise dans un sourire. Le mélange est parfois moins explicite, mais pas moins évocateur, comme lorsque la végétation verdoyante de Bujumbura vient se fondre dans les branches enneigées de Paris. Il y a aussi ces petits miracles, quand les visages de manifestants se fixent aux motifs d’une robe fleurie pour proposer une image tout à la fois poétique et politique. Chaque photo recèle des secrets, apparus parfois sur le tard, et que le lecteur aura plaisir à dénicher à chaque observation.
Le travail de traitement des photographies a joué de ce point de vue là un rôle de révélateur au sens propre, comparable au développement argentique, il a porté sur la modification des caractéristiques basiques de la photo (luminosité, contraste, …), ce qui a permis d’exprimer tout le potentiel de chaque image.
« Si la photo est bonne », pour reprendre la chanteuse Barbara, l’image servira pour cette fois à redonner symboliquement à chacune et chacun un visage et une place dans cette communauté des chercheurs dont ils n’ont jamais cessé de faire partie, mais aussi dans leur pays d’accueil où ils doivent avoir leur place comme citoyens à part entière. Je me réjouis d’avoir été le témoin privilégié de ces parcours remarquables ; et remercie Pascale Laborier de m’avoir proposé ce projet, rendant possible tant de moments rares. Chacune de ces rencontres m’a donné une conscience plus claire qu’elle ne l’était, plus incarnée peut-être, de la fragilité de valeurs qui, trop souvent quand on vit dans le confort (relatif) ouest-européen, ne nous paraissent menacées que dans l’ailleurs.
Si un peu de la puissance que m’ont transmis ces chercheuses et chercheurs, en accompagnant les mots qu’ils ont posés sur l’exil, parvient aux spectateurs de ces photos, le but sera atteint.